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 Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

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Fahrenheit 451
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R'yiel
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MessageSujet: Fahrenheit 451 de Ray Bradbury   Jeu 14 Déc 2006, 20:33

Fahrenheit 451

Ray Bradbury




Un des rares livres de Science fiction ou je décide de mettre mon nez !! mais je crois que Fahrenheit 451 est vraiment un livre qui en vaut la peine !!
Même si pour le moment je n'ai lu qu'une 10ène de page, ainsi que la préface ( Jacques Chambon ) je ne suis pas décue !!
Il me faut souvent relire 2 à 3 fois certaines phrases pour en comprendre le sens, puis son sens caché !!

Like a Star @ heaven Résumé : Dans cette société futuriste où la lecture, source de questionnement et de réflexion, est considérée comme un acte antisocial, un corps spécial de pompiers est chargé de traquer les livres et leur détenteurs. Il leur faut brûler tout ce qui ressemble de prêt ou de loin à de la littérature. Soupçons et délations sont alors au programme. Montag, l'un des pompiers pyromanes, se met pourtant à rêver d'un monde différent, qui ne bannirait pas l'imaginaire. 451 degrés Fahrenheit est la température à laquelle un livre s'enflamme et se consume.


Dernière édition par le Jeu 14 Déc 2006, 20:35, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Fahrenheit 451 de Ray Bradbury   Jeu 14 Déc 2006, 20:33

En voici le début ~>

Le plaisir d'incendier !
Quel plaisir extraordinaire c'était de voir les choses se faire dévorer, de les voir noircir et se transformer.
Les poings serrés sur l'embout de cuivre, armé de ce python géant qui crachait son venin de pétrole sur le monde, il sentait le sang battre à ses tempes, et ses mains devenaient celles d'un prodigieux chef d'orchestre dirigeant toutes les symphonies en feu majeur pour abattre les guenilles et les ruines carbonisées de l'Histoire.
Son casque symbolique numéroté 451 sur sa tête massive, une flamme orange dans les yeux à la pensée de ce qui allait se produire, il actionna l'igniteur d'une chiquenaude et la maison décolla dans un feu vorace qui embrasa le ciel du soir de rouge, de jaune et de noir.
Comme à la parade, il avança dans une nuée de lucioles. Il aurait surtout voulu, conformément à la vieille plaisanterie, plonger dans le brasier une boule de guimauve piquée au bout d'un bâton, tandis que les livres, comme autant de pigeons battant des ailes, mouraient sur le seuil et la pelouse de la maison. Tandis que les livres s'envolaient en tourbillons d'étincelles avant d'être emportés par un vent noir de suie.
Montag arbora le sourire féroce de tous les nommes roussis et repoussés par les flammes.
Il savait qu'à son retour à la caserne il lancerait un clin d'oeil à son reflet dans la glace, à ce nègre de music-hall passé au bouchon brûlé. Plus tard, au bord du sommeil, dans le noir, il sentirait ce sourire farouche toujours prisonnier des muscles de son visage. Jamais il ne le quittait, ce sourire, jamais au grand jamais, autant qu'il s'en souvînt.

Il accrocha son casque noir cloporte et le lustra, suspendit avec soin son blouson ignifugé, se doucha avec volupté, puis, sifflotant, les mains dans les poches, traversa l'étage supérieur de la caserne et se laissa tomber dans le trou. Au dernier instant, au bord de la catastrophe, il retira les mains de ses poches et freina sa chute en agrippant le mât de cuivre. Il s'immobilisa dans un crissement, les talons à deux centimètres du sol de béton.
II sortit de la caserne et enfila la rue aux couleurs de minuit en direction du métro. Sous la pression de l'air comprimé, la rame fila sans bruit le long de son conduit souterrain lubrifié et le déposa dans une grande bouffée d'air chaud sur les carreaux crémeux de l'escalier mécanique qui débouchait sur la banlieue.
Toujours sifflotant, il se laissa emporter dans le calme de l'air nocturne. Il se dirigea vers l'angle de la rue, sans penser à rien de particulier. Avant d'atteindre le coin, pourtant, il ralentit comme si un souffle de vent s'était levé de nulle part, comme s'il s'était entendu appeler par son nom.
Les nuits précédentes. alors qu'il regagnait sa maison sous le ciel étoilé, il avait éprouvé une sensation des plus bizarres à cet endroit précis, là où le trottoir tournait. Au moment d'obliquer, il avait eu l'impression d'une présence. L'air débordait d'un calme étrange, comme si quelqu'un avait attendu là, tranquillement, et, un instant avant son arrivée, s'était changé en ombre pour le laisser passer. Peut-être ses narines décelaient-elles un léger parfum, peut-être le dessus de ses mains, la peau de son visage sentaient-ils la température s'élever à cet endroit où la présence de quelqu'un pouvait, l'espace d'un instant, réchauffer l'air ambiant de quelques degrés. Inutile de chercher à comprendre. Chaque fois qu'il tournait cet angle, il ne voyait que la courbe blanche et déserte du trottoir - à l'exception d'une nuit, peut-être, où quelque chose avait fugitivement traversé une pelouse et s'était évanoui avant qu'il ait pu ajuster son regard ou dire un mot.
Mais ce soir-là, il ralentit jusqu'à pratiquement s'arrêter. Son mental, se projetant pour lui par-delà l'angle, avait perçu un souffle à peine audible. Un bruit de respiration ? Ou l'air était-il comprimé par la seule présence de quelqu'un qui se tenait là dans le plus profond silence, aux aguets ?
Il tourna l'angle.
Les feuilles d'automne voletaient au ras du trottoir baigné de lune, donnant l'impression que la jeune fille qui s'y déplaçait, comme fixée sur un tapis roulant, se laissait emporter par le mouvement du vent et des feuilles. La tête à demi penchée vers le sol, elle regardait ses chaussures rompre le tourbillon des feuilles. Elle avait un visage menu, d'un blanc laiteux, et il s'en dégageait une espèce d'avidité sereine, d'inlassable curiosité pour tout ce qui l'entourait. Son expression suggérait une vague surprise ; ses yeux sombres se fixaient sur le monde avec une telle intensité que nul mouvement ne leur échappait. Sa robe blanche froufroutait. Il crut presque entendre le balancement de ses mains tandis qu'elle avançait, puis ce son infime, l'éclair blanc de son visage qui se tournait au moment où elle découvrit, planté au milieu du trottoir, tout près, un homme qui attendait.
Au-dessus d'eux les arbres laissèrent bruyamment tomber leur pluie sèche. La jeune fille s'arrêta, au bord, semblait-il, d'un mouvement de recul dû à sa surprise, mais il n'en fut rien ; immobile, elle fixait sur Montag des yeux si noirs, si brillants, si pleins de vie qu'il eut l'impression d'avoir dit quelque chose d'extraordinaire. Mais il savait que ses lèvres n'avaient bougé que pour lancer un vague salut, et lorsqu'il la vit comme hypnotisée par la salamandre sur son bras et le cercle au phénix sur sa poitrine, il reprit la parole.
« Mais bien sûr, dit-il, vous êtes nouvelle dans le voisinage, n'est-ce pas ?
- Et vous devez être... » Elle détacha ses yeux des insignes professionnels. « ... le pompier. » Sa voix s'éteignit.
« Vous avez dit ça d'une drôle de voix.
- Je... je l'aurais deviné les yeux fermés, dit-elle posément.
- Ah... l'odeur du pétrole ? Ma femme s'en plaint tout le temps, dit-il en riant. Impossible de la faire disparaître complètement.
- Effectivement », fit-elle, intimidée.
Il avait l'impression qu'elle tournait autour de lui, l'examinant sur toutes les coutures, le secouait calmement, vidait ses poches, sans qu'elle eût à effectuer le moindre mouvement.
« Le pétrole, dit-il pour rompre le silence qui se prolongeait, ce n'est rien qu'un parfum pour moi.
- Vraiment ?.
- Absolument. Pourquoi pas ? »
Elle s'accorda un instant de réflexion. « Je ne sais pas. » Elle regarda le trottoir dans la direction de leurs maisons. « Ça ne vous dérange pas si je m'en retourne avec vous ? Je m'appelle Clarisse McClellan.
- Clarisse. Guy Montag. Allons-y. Qu'est-ce que vous fabriquez dehors à une heure aussi tardive ? Quel âge avez-vous ? »
Ils avançaient sur le trottoir argenté dans la nuit où soufflaient à la fois le chaud et le frais. Un soupçon d'abricots et de fraises fraîchement cueillis flottait dans l'air ; il regarda autour de lui et se rendit compte que c'était absolument impossible à une époque aussi avancée de l'année.
Il n'y avait plus maintenant que la jeune fille marchant à ses côtés, le visage brillant comme neige dans le clair de lune, et il savait qu'elle réfléchissait à ses questions, cherchant les meilleures réponses à lui donner.
« Eh bien, dit-elle, j'ai dix-sept ans et je suis folle. Mon oncle affirme que les deux vont toujours ensemble. Lorsqu'on te demande ton âge, m'a-t-il dit, réponds toujours que tu as dix-sept ans et que tu es folle. N'est-ce pas agréable de se promener à cette heure de la nuit ? J'aime humer les choses, regarder les choses, et il m'arrive de rester toute la nuit debout, à marcher et de regarder le soleil se lever. »
Ils firent quelques pas en silence et elle déclara enfin, pensive : « Vous savez, je n'ai pas du tout peur de vous. »
La phrase le surprit. « Pourquoi auriez-vous peur ?
- Tant de gens ont peur. Peur des pompiers, je veux dire. Mais vous n'êtes qu'un homme, après tout... »
Il se vit dans les yeux de la jeune fille, suspendu au sein de deux gouttes d'eau claire étincelantes, sombre et minuscule, rendu dans les moindres détails, jusqu'aux plis aux commissures des lèvres, qui étaient là avec tout le reste, comme si ces yeux, fragments jumeaux d'ambre violet, avaient le pouvoir de l'emprisonner et de le conserver dans son intégralité. Son visage, désormais tourné vers lui, était un bloc de cristal laiteux, fragile, d'où sourdait une lueur douce et continue. Ce n'était pas la lumière hystérique de l'électricité mais... quoi ? La flamme étrangement reposante, rare et délicatement attentionnée de la bougie. Un jour, quand il était enfant, lors d'une panne d'électricité, sa mère avait trouvé et allumé une grande bougie et il avait connu une heure trop brève de redécouverte, d'illumination de l'espace telle que celui-ci perdait ses vastes dimensions et se resserrait douillettement autour d'eux, mère et fils, seuls, transformés, nourrissant l'espoir que le courant ne reviendrait pas trop vite...
« Vous permettez que je vous pose une question ? dit alors Clarisse McClellan. Depuis combien de temps êtes-vous pompier ?
- Depuis l'âge de vingt ans. Ça fait dix ans.
- Vous arrive-t-il de lire les livres que vous brûlez ? » Il éclata de rire. « C'est contre la loi !
- Ah oui, c'est vrai.
- C'est un chouette boulot. Le lundi, brûle Millay, le mercredi Whiteman, le vendredi Faulkner, réduis-les en cendres, et puis brûle les cendres. C'est notre slogan officiel. »
Ils firent quelques mètres et la jeune fille demanda « C'est vrai qu'autrefois les pompiers éteignaient le feu au lieu de l'allumer ?
- Non. Les maisons ont toujours été ignifugées, croyez-moi.
- Bizarre. J'ai entendu dire qu'autrefois il était courant que les maisons prennent feu par accident et qu'on avait besoin de pompiers pour éteindre les incendies. »
Il s'esclaffa.
Elle lui jeta un bref coup d'oeil. « Pourquoi riez-vous ?
- Je ne sais pas. » Il se remit à rire et s'arrêta. « Pourquoi cette question ?
- Vous riez quand je n'ai rien dit de drôle et vous répondez tout de suite. Vous ne prenez jamais le temps de réfléchir à la question que je vous ai posée. »
Il s'arrêta de marcher. « Vous alors, vous êtes un sacré numéro, dit-il en la dévisageant. Vous ne savez donc pas ce que c'est que le respect ?
- Je ne cherche pas à vous insulter. C'est simplement que j'aime un peu trop observer les gens, je crois.
- Et ça, ça ne vous dit rien ? » Il tapota le 451 cousu sur sa manche couleur de charbon.
« Si », murmura-t-elle. Elle pressa le pas. « Avez-vous déjà regardé les jet cars foncer sur les boulevards par là-bas ?
- Vous changez de sujet !
- Il m'arrive de penser que les conducteurs ne savent pas ce que c'est que l'herbe, les fleurs, parce qu'ils ne laissent jamais leurs yeux s'attarder dessus. Prenez un conducteur et montrez-lui le flou qui l'entoure. Si c'est vert, il dira : "Tiens, voilà de l'herbe !" Si c'est rose : "Voilà un jardin de roses !" Les taches blanches, ce sont des maisons. Les marron, des vaches. Un jour mon oncle s'est avisé de conduire lentement sur une autoroute. Il roulait à soixante-dix à l'heure ; il a eu droit à deux jours de prison. C'est drôle, non ? Et triste aussi, vous ne trouvez pas ?
- Vous pensez trop, dit Montag, mal à l'aise.
- Je regarde rarement les murs-écrans et je ne vais guère aux courses ou dans les Parcs d'Attractions. Alors j'ai beaucoup de temps à consacrer aux idées biscornues, je crois. Vous avez vu les panneaux d'affichage de soixante mètres de long en dehors de la ville? Saviez-vous qu'avant ils ne faisaient que six mètres de long ? Mais avec la vitesse croissante des voitures il a fallu étirer la publicité pour qu'elle puisse garder son effet.
- J'ignorais ça ! s'exclama Montag avec un rire sec.
- Je parie que je sais autre chose que vous ignorez. Il y a de la rosée sur l'herbe le matin. »
Voilà qu'il ne se rappelait plus s'il savait cela ou non, et il en éprouva une vive irritation.
« Et si vous regardez bien... » Elle leva la tête vers le ciel. « ... on distingue le visage d'un bonhomme dans la lune. »
Il y avait longtemps qu'il n'avait pas regardé de ce côté-là.
Le reste du trajet se passa en silence, silence pensif pour elle, silence crispé et gêné pour lui, du fond duquel il lui lançait des regards accusateurs. Ils atteignirent la maison de Clarisse ; toutes les fenêtres étaient illuminées.
« Qu'est-ce qui se passe ? » Montag n'avait jamais vu une telle débauche d'éclairage dans une maison.
« Oh, simplement mon père, ma mère et mon oncle qui sont là en train de bavarder. C'est comme de se promener à pied, sauf que c'est plus rare. Mon oncle a été arrêté une autre fois - je ne vous ai pas raconté ? - parce qu'il allait à pied. Oh, nous sommes des gens très bizarres.
- Mais de quoi parlez-vous donc ? »
Elle répondit par un éclat de rire. « Bonsoir ! » Elle s'engagea dans l'allée. Puis elle parut se souvenir de quelque chose, revint sur ses pas et posa sur lui un regard plein d'étonnement et de curiosité. « Est-ce que vous êtes heureux ? fit-elle.
- Est-ce que je suis quoi ? » s'écria-t-il.
Mais elle était déjà repartie - courant dans le clair de lune. Sa porte d'entrée se referma doucement.
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MessageSujet: Re: Fahrenheit 451 de Ray Bradbury   Jeu 14 Déc 2006, 20:34

« Heureux ! Elle est bien bonne, celle-là. »
Il cessa de rire.
Il introduisit sa main dans le gant identificateur de sa porte d'entrée et lui laissa reconnaître son contact. La porte coulissa.
Bien sûr que je suis heureux. Qu'est-ce qu'elle s'imagine ? Que je ne le suis pas ? demanda-t-il aux pièces silencieuses. Il s'arrêta pour lever les yeux vers la grille du climatiseur dans le couloir et se rappela soudain que quelque chose était caché derrière cette grille, quelque chose qui, en cet instant, semblait l'observer. Il s'empressa de détourner les yeux.
Étrange rencontre par une nuit étrange. Il ne se souvenait de rien de semblable, à l'exception d'un aprèsmidi, il y avait de cela un an, où il avait rencontré dans le parc un vieil homme avec qui il avait parlé...
Montag secoua la tête. Son regard se posa sur un mur vide. Le visage de la jeune fille était là, d'une remarquable beauté dans son souvenir ; stupéfiant, en fait. Un visage menu, pareil au cadran d'une petite horloge que l'on distingue à peine dans le noir quand on se réveille au milieu de la nuit pour voir l'heure ; l'horloge vous communique l'heure, la minute, la seconde, dans le pâle silence de son halo, sachant parfaitement ce qu'elle a à dire de la nuit qui court vers d'autres ténèbres mais aussi vers un nouveau soleil.
« Quoi ? » demanda Montag à son autre moi, à cet imbécile subliminal qui se mettait parfois à radoter, échappant à la volonté, à l'habitude et à la conscience.
Ses yeux revinrent se poser sur le mur. Et quel miroir, aussi, que ce visage féminin ! Impossible. Combien connaissait-on de personnes capables de vous renvoyer votre propre lumière ? La plupart des gens étaient - il chercha une image, en trouva une dans son métier - des torches, des torches qui flambaient et finissaient par s'éteindre. Rares étaient ceux dont les visages vous prenaient et vous renvoyaient votre propre expression, votre pensée la plus intime et la plus vacillante.
Quel incroyable pouvoir d'identification possédait cette jeune fille ! Elle ressemblait au spectateur passionné d'un théâtre de marionnettes, anticipant à la seconde près le moindre battement de paupière, le moindre geste de la main, le moindre frémissement du doigt. Combien de temps avaient-ils marché côte à côte ? Trois minutes ? Cinq ? Et pourtant, que cet intervalle de temps semblait long à présent. Quel immense personnage elle formait sur la scène qui lui faisait face ! Quelle ombre projetait sur le mur son corps élancé ! Il avait l'impression qu'au moindre tressaillement de sa paupière, elle cillerait. Que le moindre étirement des muscles de sa mâchoire la ferait bâiller avant lui.
Ma parole, se dit-il, maintenant que j'y pense, elle avait presque l'air de m'attendre là-bas, dans la rue, si fichtrement tard dans la nuit...
Il ouvrit la porte de la chambre à coucher.
Cela revenait à entrer dans le froid glacial d'un mausolée de marbre après le coucher de la lune. Une obscurité totale, pas le moindre soupçon du monde argenté au-dehors, fenêtres hermétiquement fermées : il était dans un caveau où nul écho de la vaste cité ne pouvait pénétrer.
La pièce n'était pas vide.
Il tendit l'oreille.
La susurration sautillante d'un moustique dans l'air, le murmure électrique d'une guêpe invisible blottie dans son nid rose et chaud. La musique était presque assez forte pour qu'il puisse en suivre la mélodie.
Il sentit son sourire s'estomper, fondre, se racornir comme du vieux cuir, comme la cire d'une bougie monumentale qui a brûlé trop longtemps et en vient à s'effondrer, étouffant sa flamme. Nuit d'encre. Il n'était pas heureux. Il n'était pas heureux. Il se répétait ces mots. Ils résumaient parfaitement la situation. Il portait son bonheur comme un masque, la jeune fille avait filé sur la pelouse en l'emportant et il n'était pas question d'aller frapper à sa porte pour le lui réclamer.
Sans allumer, il imagina l'aspect de la pièce. Sa femme étendue sur le lit, découverte et glacée comme un gisant, les yeux fixés aux plafond par d'invisibles fils d'acier, inébranlable. Et dans ses oreilles les petits Coquillages, les radio-dés bien enfoncés, et un océan électronique de bruit, de musique et de paroles et de musique et de paroles, battant sans cesse le rivage de son esprit toujours éveillé.
La pièce était vide, en vérité. Chaque nuit, les ondes affluaient et l'emportaient sur leurs énormes vagues sonores, passive, les veux grands ouverts, vers le matin. Depuis deux ans, pas une seule nuit ne s'était écoulée sans que Mildred ne se soit laissé porter par cette mer, ne s'y soit plongée et replongée avec délices.
La pièce était froide mais il avait quand même du mal à respirer. Pas question de tirer les rideaux et d'ouvrir les portes-fenêtres, car il n'avait pas envie que la lune se faufile dans la pièce. Aussi, avec le sentiment d'un homme qui va mourir d'asphyxie dans l'heure à venir, il se dirigea à tâtons vers son lit jumeau, ouvert, et donc froid.
Un instant avant de heurter du pied l'objet qui traînait par terre, il sut que cela allait se produire. Un pressentiment guère différent de celui qu'il avait éprouvé avant de tourner l'angle de la rue et de manquer renverser la jeune fille. Son pied émettait des vibrations qui se réfléchirent sur le minuscule obstacle au moment même où il l'avançait. Il heurta l'objet. Celui-ci rendit un son mat et alla se perdre dans le noir.
Il se raidit et écouta la personne étendue sur le lit enténébré dans le total anonymat de la nuit. Le souffle exhalé par les narines était si faible qu'il ne faisait palpiter que les franges les plus lointaines de la vie, petite feuille, plume noire, simple cheveu.
Il se refusait toujours à laisser entrer la lumière du dehors. Il sortit son igniteur, tâta la salamandre gravée sur son disque d'argent, fit jouer le déclic...
Deux pierres de lune le contemplèrent à la lueur de la petite flamme qu'il tenait à la main ; deux pierres de lune noyées au fond d'un ruisseau limpide sur lesquelles courait la vie du monde, sans les toucher.
«Mildred ! »
Son visage évoquait une île couverte de neige sur laquelle il pouvait bien pleuvoir : elle ne sentait pas la pluie ; sur laquelle les nuages pouvaient bien projeter leurs ombres mouvantes : elle ne sentait la caresse d'aucune ombre. Il n'y avait que le chant des guêpes dans les dés qui lui obturaient les oreilles, ses yeux vitreux, le va-et-vient de sa respiration, la faible et douce circulation de l'air dans ses narines dont elle se moquait de savoir si elle se faisait de l'extérieur vers l'intérieur ou l'inverse.
L'objet qu'il avait envoyé promener du pied luisait à présent juste à côté de son lit. Le petit flacon de somnifère qui, plus tôt dans la journée, contenait encore trente comprimés et gisait maintenant, débouché et vide, dans la lueur de la flamme lilliputienne.
Comme il restait là sans bouger, le ciel hurla au-dessus de la maison. Un bruit épouvantable, comme si deux mains géantes avaient déchiré des milliers de kilomètres de toile noire le long de la couture. Montag en fut cisaillé. Il se sentit haché, ouvert en deux au niveau de la poitrine. Les bombardiers à réaction qui n'en finissaient pas de passer, un deux, un deux, un deux, six, neuf, douze, et un autre, un autre encore, et encore un autre, hurlèrent pour lui. Il ouvrit la bouche et laissa leur plainte aiguë s'engouffrer et rejaillir entre ses dents à nu. La maison trembla. La flamme s'éteignit dans sa main. Les pierres de lune disparurent. Il sentit sa main plonger vers le téléphone.
Les avions étaient partis. Il sentit ses lèvres qui bougeaient, effleurant le micro du téléphone. « Service des urgences. » Un lamentable chuchotement.
Il avait l'impression que les étoiles avaient été pulvérisées par le fracas des avions noirs et qu'au matin la terre serait recouverte de leur poussière comme d'une neige étrange. Telle fut l'absurde réflexion qu'il se fit, debout dans l'obscurité, parcouru de frissons, tandis que ses lèvres continuaient de remuer.
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